Le chalet - Épisode 10
Le réveillon du 31 décembre
Nous arrivons à la ferme auberge pour dix neuf heures. Il y a déjà du monde. Il y a soixante cinq places disponibles dans la grande salle. Une vingtaine dans la petite. Notre table est près de la grande cheminée. Pas loin de la scène. Les convives ne cessent d'arriver par petits groupes. La nuit est magnifique et étoilée. Le croissant de lune a encore grandi. Elle sera pleine samedi, pour notre dernière soirée en montagne. La bâtisse est située à 1320 mètres d'altitude. Le froid est glacial avec moins dix sept degrés. Je ne fais plus vraiment la différence dès qu'elle tombe à moins cinq degrés. Le groupe qui assure l'animation fait ses derniers réglages. Une chanteuse noire, belle et vêtue d'une longue robe rouge. Les trois musiciens sont en smokings noirs. Comment ont-ils fait pour êtres aussi impeccables et si élégants ? Mystère et boules de sapin. Nous prenons place. La table est superbe. Nappes blanches, bougies blanches. Serviettes blanches. On y retrouve les mêmes motifs dentelles en fleurs de lys. Absolutely stunning !
En entrée, fruits de mer. Les quatre serveuses ont de quoi faire. Visiblement de grandes professionnelles. Elles virevoltent entre les tables, indiquant aux nouveaux arrivants les places qui leurs sont assignées. Des Anglais, des Allemands, des Hollandais, (ont les reconnait à leurs accents gutturaux). Peu de compatriotes. Ce sont les Suisses qui sont les plus enjoués. Différentes sortes de mayonnaises, aux câpres, aux olives, au paprika, aux piments, à l'ail ou encore à la tomate. Avec les crevettes et le crabe c'est succulent. Puis une soupe "fermière" présentée dans de ravissants bols octogonaux. Le plat de résistance. Du sanglier accompagné de petites pommes de terre et de légumes confis. Aubergines, courgettes, tomates. C'est tout simplement divin. Le groupe entame son premier set. Ce sont des sets de vingt minutes entrecoupés de pauses d'une dizaine de minutes. Un répertoire qui oscille entre le jazz des années quarante et la variété Américaine des années cinquante. C'est formidable. Un batteur, un contrebassiste et un guitariste. La version de Don't be cruel de Elvis Presley est réclamée à plusieurs reprises.
Il y a de longs moments entre l'arrivée des plats. Ce qui est parfait car cela permet des pauses. Nous savourons autant les plats qui se succèdent que la musique. Je crois bien que c'est un de mes plus beaux réveillons. Peut-être supérieur à celui que nous avons vécu il y a sept ans sur un bateau de croisière. Bien évidement, tout est différent mais j'évoque l'ambiance. Tout le monde fait des photos. Nous bavardons. Je suis entre mes deux papys qui me chuchotent des propos délicieusement délurés. Je ris aux éclats. Papa et maman, comme des amoureux, se chuchotent eux aussi des choses. Maman a le même rire que moi. Ça rit d'ailleurs à toutes les tables. Voilà le dessert. Des tranches de tartes aux pommes caramélisées. Il y a deux couples qui dansent devant la scène. Malgré l'étroitesse de l'endroit. La chanteuse noire est tellement belle que j'en éprouve une curieuse attirance. Quand elle se tourne, la large échancrure en triangle de sa robe de satin rouge laisse voir son dos jusqu'à ses lombaires. C'est exquis. J'en veux une comme ça !
Il va être vingt trois heures trente. Je ne suis pas la seule à bâiller. Avec toute l'eau que j'ai bu, je n'arrête pas de faire des aller retour aux toilettes. Ce n'est plus très propre avec tout le monde qui n'a cessé d'y défiler toute la soirée. Les cafés, les thés, les infusions et les chocolats chauds concluent ce repas extraordinaire. Maman est assise sur les genoux de papa. Mes mamies discutent avec les femmes de la table voisine. Mon papy guitariste discute avec celui de l'orchestre. Et probablement d'autres guitaristes parmi les clients. J'aimerais bien faire la connaissance de la chanteuse mais il y a tellement de monde autour d'elle. Mes yeux piquent et mes paupières tombent. Tout le monde se souhaite la bonne année à minuit tapante. J'évite toutes bises autres que celles de ma famille. Je déteste les contacts physiques avec des inconnus. Il y a quelques messieurs qui insistent. Je sais alors me montrer distante. Maman m'adresse un clin d'œil car elle a la même attitude.
Nous revêtons nos pulls, nos anoraks, nos bonnets, nos gants. Il y a un quart d'heure de marche pour revenir. Fort heureusement, le chemin est en pente descendante. Dans le froid, en affrontant un vent glacial. J'en ai les larmes aux yeux. Il est presque une heure du matin quand nous sommes de retour. Il faut recharger les poêles en bois pour la nuit. Sinon, demain matin, jeudi, ce sera insupportable. Dans mon pyjama, sous mes couvertures, mes pieds sur la bouillotte, je plonge dans un profond sommeil.
Je souhaite à toutes mes lectrices, à tous mes lecteurs, une nouvelle année pleine de belles surprises. Que la fatalité nous évite le pire...