Le chalet - Épisode 12
Il neige encore
C'est en rentrant de randonnée, en soirée, que je prends le temps d'écrire ces quelques lignes. Confortablement installée à côté du poêle de faïence qui ronronne. Les plafonniers, alimentés par les panneaux photovoltaïques, éclairent l'intérieur du chalet d'une lumière diaphane. J'adore cette ambiance. Les résistances chauffantes débarrassent les panneaux de la neige. Système Allemand. Comme à chaque fois, je relate ici les anecdotes de la veille. Je partage donc nos aventures de hier, vendredi. La neige a commencé à tomber pendant le repas de midi. Debout dès huit heures, j'ai aidé papa à préparer le petit déjeuner. Nous traînons à table. Il fait sombre avec ce ciel encombré de lourds nuages noirs. C'est menaçant tout le temps. L'entraînement à la cave. Une heure à nous défoncer dans des exercices qui peinent à nous réchauffer. Cela devient très désagréable d'être en sueur sous mon survêtement de sport par ce froid. Pas de douche pour moi, c'est le second jour de mes "petits machins". Toilette au lavabo. Je rejoins papa à la cuisine. Il prépare la pâte pour les deux grosses miches. Je m'assure que la cuisinière à bois offre sa chaleur d'enfer habituelle.
Pour le repas de midi, ce sera des tourtes aux poireaux. Maman lave et coupe les gros poireaux. J'étale la pâte feuilletée achetée l'autre jour au Lidl. Je concocte la Béchamel. Les poireaux, ébouillantés quelques minutes, sont égouttés. Maman les rajoute à la Béchamel pendant que je râpe une grosse quantité de gruyère de Comté. Une véritable montagne sur la planche du plan de travail. Il faut l'incorporer à la Béchamel dans la plus grosse casserole de la cuisine. Je mélange afin de rendre le tout homogène et onctueux. Maman verse la préparation sur les quatre pâtes étalées. Dans de grands plats ronds aux bords hauts. Je recouvre des fines feuilles de pâtes gardées à cet effet. Il faut soigneusement jointer les bords. Maman trace les sillons avec une fourchette. Sans appuyer. Je badigeonne le mélange œufs, lait et crème fraîche sur le dessus. Papa sort les deux superbes et énormes miches du four. La chaleur est d'enfer. Nous enfournons les deux premières tourtes. Elles dorent à vue d'œil. Les mamies disposent les assiettes, les couverts et les verres. L'eau pure de la montagne est un vrai délice. Quel goût ! Elle ne contient pas l'habituel fluor, ce poison chimique obligatoire dans les eaux de nos robinets et du commerce.
Nous savourons ce repas succulent vers midi quarante. Pour ce soir, il n'y aura qu'à faire cuire les deux autres tourtes. Maman ne les met pas dans le réfrigérateur. Le cellier, pas chauffé, avec moins dix degrés, saura les conserver parfaitement. Il faut toutefois les protéger des souris et des mulots. Rongeurs inévitables dans ces maisons d'altitude, vides et inhabitées hors périodes de vacances. Je n'en ai pas encore vu mais on les entend la nuit. Accompagnées d'une salade de tomates, ces tourtes nous ont bien alourdi. Nous traînons à table, bavardant, en regardant tomber la neige. C'est dommage car nous approchons de la pleine lune de samedi. Et une pleine lune en altitude est un spectacle somptueux. Majestueux. Elle paraît deux fois plus grande. Et avec les puissantes paires de jumelles dont nous disposons, la vue aurait été extraordinaire. La vaisselle. Les chansons. Nous nous vêtons chaudement. Pour refaire de la toile cirée ou de la luge, le cœur n'y est pas. Tout est blanc mais sous un ciel crépusculaire qui rend le paysage assez sinistre. Cela donne l'impression d'être dans un monde clos. Un peu comme si nous évoluions dans une de ces boules en verre qu'il faut secouer. Nous montons la pente en file indienne jusqu'aux falaises. Il y a partout des traces d'animaux, sangliers, chevreuils, biches ou encore renards et belettes.
Nous faisons le circuit inverse en prenant le sentier de gauche. Nous nous félicitons d'avoir pris le courage de sortir malgré l'ambiance qui pourrait rendre claustrophobe. Voilà l'autre ferme auberge. Nous y entrons. Plein de monde. Les amoureux de la montagne ne se laissent pas décourager par une météo peu encourageante. Mon Dieu, que ces chocolats chauds son bons. Nous sommes attablés à côté d'un groupe d'Américains avec qui nous faisons connaissance. Deux couples. Ils sont du Kentucky et passent chaque vacances de Noël dans les Alpes. Ils feront un tour chez nous, au chalet, demain en début d'après-midi. Je suis grande avec mon mètre quatre vingt deux, mais une des femmes me dépasse de presque une demi tête. Un mètre quatre vingt onze. Les Américains sont pour la plupart très grands. Je suis impressionnée, c'est assez rare. Elle s'appelle Brenda et est professeur à l'université. Elle nous montre son Instagram. Sur des vidéos, on la voit se balader dans les rues de Lexington. Hyper élégante et sexy. Tout le monde se retourne sur son passage. C'est à la fois étonnant et amusant. Son mari est aussi grand que papa avec son mètre quatre vingt seize. Maman est de la même taille que moi. Nous sommes des nains avec ces géants. Tout le monde est grand dans la famille. Mais là, c'est phénoménal. Mes papys et mes mamies sont grands également. Nous faisons évidemment des photos.
Nous nous promettons de nous revoir demain. Nous contournons la montagne dans le crépuscule naissant. Les lampes frontales sont d'une aide précieuse. Avec la neige, les sentiers ont presque disparu. Pas d'inquiétude. Il suffit de suivre le haut des piquets des clôtures. L'épaisseur de la couche blanche doit bien voisiner le mètre. Nous nous enfonçons jusqu'aux genoux à presque chaque pas. Ce qui rend la marche pénible. Il est dix huit heures trente quand nous arrivons enfin au chalet. Des congères se sont accumulées au bas des marches de l'escalier. Pendant que les mamies préparent le repas, j'aide papa à déneiger. Sinon, avec le gel, l'escalier sera impraticable demain. Un des papys jette du gros sel de potasse, stocké à la cave et réservé à cet effet, sur les marches en bois. Jamais, des tourtes aux poireaux n'ont été aussi bonnes. Miam. Nous traînons à table. Papy guitare anime la veillée après la vaisselle. Je suis exténuée. Il est vingt et une heures trente quand je suis sous mes couvertures avec ma chère bouillotte. Je regarde encore quelques vidéos courtes Instagram sur mon I-phone. Qu'il est agréable de s'endormir en entendant des chansons de Georges Brassens.
